Méthode & pédagogie

Pédagogie par objectifs : une méfiance à nuancer

30 juin 2026 · 5 min de lecture
Pédagogie par objectifs : une méfiance à nuancer

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Quand j’ai découvert, en formation, que la pédagogie par objectifs puisait ses racines dans les expériences de Skinner sur le conditionnement des rats, j’avoue avoir ressenti un vrai malaise. Comparer le processus d’apprentissage d’un enfant à celui d’un animal qui appuie sur un levier pour obtenir de la nourriture, ça heurte directement ce en quoi je crois. Et pourtant, plus j’ai pratiqué, plus j’ai dû reconnaître que cette pédagogie, mal-aimée dans les milieux que je fréquente, porte en elle quelque chose d’utile, même pour quelqu’un comme moi.

C’est cette tension que j’ai envie de partager ici. Pas une adhésion. Pas un rejet non plus. Une nuance, construite avec le temps.

Ce que recouvre cette approche

La pédagogie par objectifs consiste à définir, avant même de commencer une séquence d’apprentissage, ce que l’enfant devra être capable de faire à la fin de celle-ci, de façon précise et observable. L’enseignant ou l’éducateur ne part plus du contenu à transmettre, mais du résultat attendu, qu’il décline ensuite en sous-objectifs progressifs jusqu’à obtenir une suite d’étapes mesurables.

Cette approche a été formalisée par Ralph Tyler dès 1935, puis développée par Benjamin Bloom dans les années 1950, dans une volonté de rendre l’enseignement plus rigoureux et plus rationnel. À l’origine, elle s’appuie largement sur les travaux de Burrhus Skinner sur le conditionnement opérant : un comportement suivi d’une conséquence positive a tendance à se reproduire. Transposée à l’éducation, l’idée devient celle d’un apprentissage structuré en petites étapes, chacune validée avant de passer à la suivante.

Pourquoi ça me dérange, et pourquoi c’est légitime ?

L’enfant, dans cette logique, est avant tout pensé comme un sujet dont on observe les comportements visibles, mesurables, plutôt que comme une personne dont le cheminement intérieur compte autant que le résultat final. Ce n’est pas anodin. Pour quelqu’un formé à l’observation du rythme propre de chaque enfant, à la confiance dans son développement intérieur, cette centration sur le comportement observable peut sembler réductrice, presque mécanique.

Mais il faut être honnête : ce malaise vient aussi d’une forme de réflexe identitaire. J’ai été formée aux pédagogies actives, et j’ai parfois eu tendance à rejeter d’un bloc ce qui s’en éloignait, sans toujours examiner ce que ces approches apportaient réellement.

Ce que j’ai fini par reconnaître

pédagogie par objectifs eveil avec asma

Quand je forme de futurs animateurs au BAFA, je leur demande systématiquement de préparer leurs activités en se posant une question très simple : qu’est-ce que les enfants seront capables de faire, concrètement, à la fin de ce moment ? Cette question, je ne l’ai pas inventée. Elle vient directement de la logique des objectifs.

Sans elle, beaucoup d’animateurs débutants proposent des activités floues, agréables peut-être, mais sans réelle direction. La pédagogie par objectifs a au moins ce mérite incontestable : elle oblige à clarifier ce qu’on cherche à transmettre, plutôt que de se contenter d’occuper le temps.

C’est souvent là que tout se joue, d’ailleurs, dans la préparation plus que dans l’animation elle-même. Un adulte qui sait précisément où il veut amener les enfants propose, généralement, des activités plus cohérentes qu’un adulte qui improvise sans cap.

Où la limite apparaît ?

Cela dit, il y a un point où cette approche atteint ses limites, et je crois que ce point mérite d’être nommé clairement : la pédagogie par objectifs, poussée à l’extrême, réduit l’apprentissage à une somme de comportements observables et mesurables. Or beaucoup de ce qui se construit chez un enfant ne se mesure pas immédiatement, ni même facilement. La confiance en soi, la capacité à persévérer face à une difficulté, le plaisir d’apprendre pour apprendre : ces dimensions résistent à la grille des objectifs opérationnels.

Et puis il y a une autre tension, plus subtile. Un enfant qui sait qu’on attend de lui un comportement précis, mesurable, évalué, peut développer un rapport à l’apprentissage centré sur la performance plutôt que sur la curiosité elle-même. Ça dépend vraiment de la façon dont l’objectif est posé et de ce qu’on en fait ensuite : un repère pour l’adulte, ou une pression transmise à l’enfant.

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Ce que j’en garde, concrètement

Aujourd’hui, j’utilise une version assouplie de cette logique. Je me fixe des objectifs clairs avant une activité, pour moi-même, comme repère de préparation. Mais je reste attentive à ne jamais transformer cet objectif en grille rigide imposée à l’enfant pendant le moment lui-même.

Si un enfant s’écarte du chemin prévu pour explorer quelque chose qui l’intéresse davantage, je préfère, la plupart du temps, suivre ce mouvement plutôt que de le ramener fermement vers l’objectif initial. L’objectif reste un cap pour moi, pas une obligation pour lui.

Cette façon de faire ne satisfera ni les défenseurs purs de la pédagogie par objectifs, ni ceux qui refusent toute structuration préalable. Et c’est sans doute normal. Aucune méthode, prise isolément, ne répond entièrement à la complexité d’un enfant réel, devant vous, un mardi après-midi.

On ne le voit pas toujours tout de suite. Mais c’est souvent dans ces tensions assumées, plutôt que dans les certitudes tranchées, que se construit une pratique honnête.

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Portrait d'Asma

Asma

Je suis animatrice diplômée BPJEPS LTP et formatrice BAFA en Île-de-France. Mon parcours, je l'ai construit sur le terrain auprès d'enfants et d'adultes en situation de handicap, dans des séjours adaptés, aux côtés de structures qui cherchaient à faire autrement. Ce que j'ai appris de toutes ces expériences, c'est qu'aucune méthode ne vaut si elle ne vous ressemble pas. C'est dans cet esprit que j'écris ici, avec soin, avec précision, et sans prétendre avoir le dernier mot.

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