Un enfant de huit ans montre à un plus petit comment lacer ses chaussures, sans qu’aucun adulte ne le lui ait demandé. Il s’accroupit, prend le temps, recommence le geste deux fois pour être sûr que l’autre a compris. Je n’ai rien organisé. Je n’ai même rien suggéré. Et pourtant, ce moment-là contenait plus de pédagogie que beaucoup d’activités que j’avais soigneusement préparées ce jour-là.
C’est ce genre de scène qui m’a fait comprendre que la transmission par les pairs ne se décrète pas vraiment. Elle existe, naturellement, dès qu’on laisse de l’espace pour qu’elle se produise. Notre travail, en tant qu’adultes, n’est pas tant de l’organiser que de cesser de l’empêcher.
Ce que ça change, de ne pas être la seule source
Dans un groupe d’enfants, surtout quand les âges se mélangent, les enfants observent constamment ce que font leurs pairs, bien plus que ce qu’on leur explique frontalement. Un enfant qui hésite devant une nouvelle activité regarde d’abord comment un autre s’y prend, avant de tenter à son tour. Cette observation entre pairs précède souvent, et parfois remplace, l’explication verbale de l’adulte.
J’ai vu cette dynamique se déployer particulièrement bien lors de séjours adaptés où je travaillais avec des enfants et des adolescents en situation de handicap, mêlés à des profils plus variés. Un jeune ayant déjà traversé une difficulté similaire transmettait, sans formalisme, une façon de faire qu’aucun adulte n’aurait su exprimer de la même manière. Parce qu’il y avait, entre eux, une proximité d’expérience que je n’avais pas. C’est d’ailleurs l’un des arguments les plus solides en faveur d’une véritable logique inclusive : un groupe mélangé ne profite pas qu’à ceux qu’on accompagne spécifiquement, il profite à tout le monde, par cette circulation naturelle entre pairs.
C’est souvent là que tout se joue, en réalité : pas dans le contenu transmis, mais dans la confiance que crée cette proximité.
Pourquoi un pair convainc parfois mieux qu’un adulte ?

Il existe une explication assez simple à ce phénomène, que les programmes de santé publique utilisent d’ailleurs depuis longtemps. Quand un message vient d’un pair, quelqu’un perçu comme proche, qui partage un vécu similaire, il porte une légitimité différente de celle d’un adulte en position d’autorité. L’enfant qui apprend de son camarade ne se sent pas évalué de la même façon que face à un enseignant.
Cette dynamique explique pourquoi certains dispositifs de tutorat entre élèves donnent des résultats solides, notamment pour les enfants en difficulté d’apprentissage. Une étude menée au Canada a montré une ampleur d’effet particulièrement marquée sur le vocabulaire et les mathématiques, et un bénéfice encore plus net pour les élèves présentant des troubles d’apprentissage que pour les autres.
Mais je ne veux pas réduire cette transmission à un outil pédagogique mesurable. Ce qui m’intéresse, c’est tout ce qu’elle contient quand elle n’est justement pas mesurée, pas encadrée, pas transformée en dispositif.
Ce qui se perd quand on veut trop l’organiser
Voici une nuance qui me semble importante : plus on structure la transmission par les pairs, plus on risque, paradoxalement, d’en abîmer ce qui la rend précieuse. Un tutorat formalisé, avec des rôles fixés, des grilles de suivi, une rotation programmée, peut devenir efficace sur le papier tout en perdant la spontanéité qui faisait sa force.
Avez-vous déjà observé la différence entre un enfant qui aide spontanément un autre, et un enfant à qui on a assigné un rôle de tuteur ? Le premier choisit le moment, le ton, la manière. Le second exécute une mission. Ce n’est pas la même qualité de relation, même si le résultat apparent, l’enfant qui progresse, peut sembler similaire.
Ça dépend vraiment de l’âge des enfants, du contexte, de ce qu’on cherche à favoriser. Pour certains apprentissages très ciblés, un cadre structuré a clairement sa place. Mais pour ce qui touche à la confiance, à l’estime de soi, à la dimension relationnelle de l’apprentissage, je crois que l’informel garde une valeur que le dispositif ne remplace pas.
Ce que ça demande, de notre côté
Pour que cette transmission existe, il faut d’abord accepter de ne pas être la seule source de savoir dans le groupe. Ce n’est pas toujours confortable, je l’admets volontiers. Quand on a préparé une activité avec soin, voir un enfant l’expliquer autrement, parfois mieux, à un camarade, peut bousculer notre place.
Mais c’est précisément cette place qu’il faut accepter de partager. Laisser du temps non structuré, des moments où les enfants ne sont pas constamment dirigés vers une consigne, c’est créer les conditions pour que cette transmission spontanée puisse exister. Ce n’est pas une recette, parce que ça ne se déclenche pas sur commande. C’est plutôt une attention, une disponibilité à reconnaître ces moments quand ils surviennent, et à ne pas systématiquement les interrompre pour reprendre la main.
Pendant les formations BAFA que j’anime, c’est souvent l’un des points les plus difficiles à transmettre aux futurs animateurs : apprendre à se taire au bon moment, pour laisser un enfant en aider un autre, plutôt que d’intervenir par réflexe. C’est une idée qui traverse d’ailleurs tout l’héritage de l’éducation nouvelle : la conviction que l’enfant apprend aussi, et parfois surtout, de ses pairs, pas uniquement de l’adulte qui détient le savoir.
On ne le voit pas toujours, ce qui se transmet entre enfants quand on n’est pas au centre. Mais ça travaille. Et c’est déjà beaucoup.
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Asma
Je suis animatrice diplômée BPJEPS LTP et formatrice BAFA en Île-de-France. Mon parcours, je l'ai construit sur le terrain auprès d'enfants et d'adultes en situation de handicap, dans des séjours adaptés, aux côtés de structures qui cherchaient à faire autrement. Ce que j'ai appris de toutes ces expériences, c'est qu'aucune méthode ne vaut si elle ne vous ressemble pas. C'est dans cet esprit que j'écris ici, avec soin, avec précision, et sans prétendre avoir le dernier mot.