Un stagiaire BAFA de vingt-deux ans, lors d’une formation que j’animais, m’a posé une question qui m’est restée : « Est-ce que tu penses qu’on peut vraiment encadrer des enfants quand on n’est pas encore vraiment adulte soi-même ? » Il s’est mis à rire aussitôt, comme pour dépasser ce qu’il venait de dire. Mais la question, elle, était sincère. Et je n’avais pas de réponse simple à lui donner.
J’ai vingt-sept ans, et je me reconnais encore, par moments, dans ce qu’on appelle la période adulescente. Non pas parce que je « refuse de grandir » comme le veut la caricature la plus répandue, mais parce que je vis, comme beaucoup de gens de ma génération, dans un entre-deux qui ne ressemble pas à ce que la transition vers l’âge adulte était censée être.
Ce que recouvre vraiment ce terme
Le terme « adulescent » a été forgé dans les années 1970 par Tony Anatrella, psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, pour désigner un phénomène qui s’amplifiait depuis les années 1960 : des jeunes adultes, généralement situés entre vingt-quatre ans et le début de la trentaine, qui peinent à franchir psychologiquement le cap de l’autonomie adulte, tout en étant partiellement insérés socialement et professionnellement.
La définition a évolué depuis, et elle est souvent utilisée de façon péjorative, comme si cette période était un signe d’immaturité ou d’échec. Je ne crois pas que ce soit la bonne lecture. Je crois plutôt que la période adulescente désigne un espace de transition réel, qui prend du temps là où on attendait de la linéarité, et que cet espace est en partie le produit de contraintes structurelles : le marché du logement, la précarité de l’emploi, les études qui s’allongent.
Ce qui rend cette période si particulière
Ce qui caractérise la période adulescente, ce n’est pas l’absence d’ambition ou le refus des responsabilités. C’est une forme d’ambivalence qui peut être difficile à tenir : vouloir l’autonomie et ressentir encore le besoin du cadre familial, être capable de décisions adultes dans certains domaines et complètement démuni dans d’autres, se sentir trop vieux pour l’adolescence et pas encore tout à fait légitime dans le monde des adultes. C’est une prolongation naturelle de ce que la période lycéenne commence déjà à mettre en mouvement : l’adolescent cherche sa place dans le monde, et parfois ce mouvement n’est pas terminé à dix-huit ans.
Cette ambivalence, je la retrouve régulièrement chez les stagiaires BAFA que je forme, pour la plupart entre dix-sept et vingt-cinq ans. Certains arrivent avec une maturité déjà très constituée, une clarté sur ce qu’ils veulent, une capacité à se positionner en adulte face aux enfants qu’ils vont encadrer. D’autres sont encore dans ce flottement, cette recherche de validation, ce doute sur leur légitimité à prendre de la place.
Et je ne juge pas le second groupe. J’en fais partie, à ma façon, sur certains plans.
Ce que ça signifie pour ceux qui accompagnent ces jeunes

Avez-vous déjà remarqué à quel point les adultes qui entourent des jeunes adulescents alternent souvent entre deux postures contradictoires ? D’un côté, l’exaspération face à quelqu’un qui « ne se décide pas », qui hésite, qui revient en arrière. De l’autre, une tendance à surprotéger, à anticiper pour lui, à décider à sa place pour lui éviter l’inconfort de choisir.
Aucune des deux postures ne lui rend vraiment service. Ce qu’un adulescent a besoin de trouver chez les adultes qui l’entourent, c’est plutôt une présence qui ne presse pas, qui fait confiance au rythme de la construction sans pour autant se montrer indifférente à ce qui se joue. C’est un équilibre difficile, parce qu’il demande de tolérer l’incertitude de l’autre sans l’effacer.
Dans ma pratique professionnelle, c’est quelque chose que j’essaie de tenir avec les jeunes animateurs que je forme. Ne pas les mettre en compétition avec une image idéale du professionnel accompli. Leur laisser l’espace de ne pas encore tout savoir, tout en leur montrant ce vers quoi ils peuvent tendre.
Une nuance sur ce que cette période n’est pas
La période adulescente a été parfois présentée comme le résultat d’une génération trop gâtée, trop protégée, trop habituée à la gratification immédiate. Je ne partage pas entièrement cette lecture, parce qu’elle ignore trop facilement les conditions économiques et sociales réelles dans lesquelles cette génération arrive à l’âge adulte.
Devenir autonome quand les loyers parisiens dépassent ce qu’une entrée de carrière permet de supporter seul, quand les contrats précaires s’enchaînent pendant plusieurs années, quand le modèle de vie adulte de la génération précédente ne correspond plus à la réalité disponible : ça dépend vraiment du contexte de chacun, et réduire la période adulescente à un choix psychologique serait ignorer ce poids structurel.
Cela ne veut pas dire que tout est subi, ni que le travail psychologique de séparation et d’autonomisation n’a pas à se faire. Il a à se faire. Mais il se fait dans un monde qui ne lui offre pas toujours les conditions les plus favorables.

Ce que je retiens, à vingt-sept ans
Je suis dans cette période, à ma façon. Professionnellement construite, avec des convictions claires, une pratique qui s’est affinée sur le terrain. Et en même temps, avec des questions que je n’aurais pas pu nommer il y a cinq ans, sur ce que je veux vraiment, sur les endroits où je n’ai pas encore fini de grandir.
Ce n’est pas une faiblesse. C’est une honnêteté. Et je crois que c’est cette honnêteté-là, plutôt que la posture du professionnel qui a tout résolu, qui me rend utile dans les accompagnements que je propose.
On ne le voit pas toujours clairement, où on en est dans cette traversée. Mais ça travaille, discrètement, vers quelque chose.
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Asma
Je suis animatrice diplômée BPJEPS LTP et formatrice BAFA en Île-de-France. Mon parcours, je l'ai construit sur le terrain auprès d'enfants et d'adultes en situation de handicap, dans des séjours adaptés, aux côtés de structures qui cherchaient à faire autrement. Ce que j'ai appris de toutes ces expériences, c'est qu'aucune méthode ne vaut si elle ne vous ressemble pas. C'est dans cet esprit que j'écris ici, avec soin, avec précision, et sans prétendre avoir le dernier mot.